La littérature de fiction a toujours représenté le monde des criminels avec sympathie et parfois complaisance. Elle a paré la pègre d’une auréole romantique, se laissant séduire par son clinquant de pacotille. Les artistes n’ont pas su discerner le véritable et répugnant visage de cet univers. C’est un péché pédagogique, une erreur que notre jeunesse paye très cher.” Ce jugement sans appel est signé de Varlam Chalamov, qui a quelque légitimité à parler du sujet: un peu en tant qu’écrivain russe, mais surtout en tant que détenu politique durant 14 ans dans les goulags de la Kolyma. Selon ses récits, les prisonniers politiques étaient beaucoup moins préparés à l’expérience des camps que leurs codétenus, souvent multirécidivistes, reproduisant dans les camps les structures qu’ils avaient développées auparavant, et utilisant les victimes des purges staliniennes comme domestiques, faire-valoir ou souffre-douleur.
En ce qui concerne les goulags et le mal qu’y ont fait les détenus de droit commun, nous ne pouvons que nous en remettre au témoignage de Chalamov . En ce qui concerne la popularité des voyous et bandits dans la littérature russe, il y a quelques exemples qui viennent appuyer Chalamov. D’ailleurs, la tendance ne s’est pas arrêtée après lui, et ne s’est pas limitée aux poètes et romanciers. Il existe un genre musical russe de la chanson criminelle, appelé, selon les sources, “blatnjak”, “blatnaja pesnja” ou “shanson“. Dans l’Après-Guerre, Arkadij Severnij en était un important représentant - et a l’avantage d’avoir un site publiant la quasi-intégralité de son oeuvre.
A n’en pas douter, l’un des intérêts de ce genre était de valoriser tout ce qui subvertissait le régime soviétique. Comment comprendre sinon le succès de la chanson du “poulet grillé”? Le texte commence par l’histoire d’un innocent poulet grillé qui se promenait dans la grande-rue de St-Pétersbourg, et qui ne tarde pas à subir un contrôle d’identité. Comme il n’a pas de document en poche, il finit mangé par les autorités… Ces chansons criminelles ont fini par constituer un répertoire composé tout au long du 20e siècle, où chaque génération reprend les morceaux antérieurs. Le groupe La Minor entretient encore l’héritage avec vigueur :
Il n’empêche, le régime soviétique est tombé, et les chansons criminelles gagnent en charme désuet ce qu’elle perdent en vigueur contestataire… Est-ce que le genre est appelé à disparaître?
Comment alors est apparue en 2003 la chanson du “couteau” (Dans ma poche, j’ai toujours un couteau, c’est le document le plus important…)? Toujours cette obsession d’avoir des documents en poche? En plus, le groupe s’appelle Leningrad - rien qui laisse prévoir qu’il s’agit du groupe de rock russe le plus marquant des années 2000. Pourtant, parlez-en à une personne de moins de 30 ans née dans un Etat d’ex-Union Soviétique. Quand j’ai essayé, tout le monde connaissait le groupe, et la réaction de mon interlocuteur a toujours été de l’ordre de la gêne amusée: “Ils ont un langage très grossier”. C’est à peu près le premier commentaire que l’on obtient à leur sujet - et ensuite, la conversation change rapidement de sujet. Ces réactions ont bien sûr aiguisé ma curiosité, et je peux ajouter que leur vocabulaire n’est pas la seule chose que l’on puisse leur reprocher. Ils parlent assez régulièrement (mais pas toujours) de sujets tout aussi inconvenants: de sexe, d’alcool, de marijuana. En plus, le chanteur a une voix éraillée et chante faux, mais ça, c’est quasi systématique dans la chanson contestataire russe. Je crois que ça fait partie des exigences du style. “Une belle voix sombre”, ils appellent ça. Admettons. L’une des particularités de Leningrad, à mon avis, c’est aussi de viser assez bien les sujets qui divisent la Russie entre ses élites et ses laissés pour compte, et de caricaturer énergiquement les deux catégories. Cela expliquerait son succès, et sa ressemblance avec la chanson criminelle. Cela expliquerait aussi pourquoi les élèves des cours de russe à Lausanne trouvent Leningrad drôle, et les Russes, pas toujours…
“Tous mes amis s’en vont à l’étranger et je reste, je me saoûle [...] Les amis me demandent comment je vais, je leur écris super-good“.
“Je reste assis, je ne bois pas: il y a les élections demain.[...] Je mets ma croix: je vote contre tous”.

No comments
Flux de commentaires pour cet article