Un auteur russe établi en Suisse, et connaissant de plus un certain succès dans son pays d’origine comme dans celui où il s’est établi : cela paraît au premier abord atypique. Après l’avoir un peu lu, cela semble absolument naturel. Il a connu en effet une ribambelle de prédécesseurs, de Dostoïevski à Nabokov, et une kyrielle de russes nobles, savants, communistes ou anarchistes influents ont sillonné le pays avant lui. C’est à ces prédécesseurs que Mikhaïl Chichkine consacre l’un de ses livres, La Suisse Russe. Au fil des anecdotes ou des événements marquants, c’est un peu l’histoire russe qui défile, en même temps qu’un regard différent sur la Suisse et l’accueil qu’elle fait aux réfugiés du tsarisme, aux jeunes étudiants de familles nobles… et aux voyageurs qui ne trouvent pas où se loger à Lausanne par une nuit du 18e siècle.
Son dernier livre, Le Cheveu de Vénus, est paru en français en automne dernier. Chichkine ne s’y positionne plus comme successeur d’une foule russe hétéroclite, mais comme médiateur pour les nouveaux arrivants : le narrateur est interprète auprès de requérants d’asile. Il représente fort bien le climat des auditions d’asile, cette première étape de la procédure, où le requérant doit expliquer ses motifs d’asile, et d’où l’administration tire souvent les arguments pour le refuser.
Question: Vous comprenez l’interprète?
Réponse: Oui.
Question: Votre nom de famille?
Réponse: ***
Question: Prénom?
Réponse: ***
Question: Quel âge avez-vous?
Réponse: Seize ans.
Question: Vous avez un passeport ou une autre pièce d’identité?
Réponse: Non
Question: Vous devez avoir un extrait de naissance. Où est-il?
Réponse: Il a brûlé. Tout a brûlé. On a mis le feu à notre maison.
Question: Comment s’appelle votre père?
Le narrateur poursuit dans cette machinerie administrative, que l’on imagine pesante; on le sent incapable de se positionner en faveur des requérants ni d’adhérer à la logique de la procédure d’asile. Il s’échappe dans des rêveries, dans des dialogues imaginaires et des pays lointains…
Quant à moi, j’ai été retenu par ces dialogues qui, reprenant le formalisme des auditions d’asile, en expriment l’absurde. Des dialogues à sens unique, où l’un est censé questionner et l’autre répondre (Question:Votre confession? Réponse: Comment? Question: Votre religion? Réponse: Croyant. Question: Orthodoxe? Réponse: Oui. Je n’avais pas compris la question). Des dialogues où les questions ne s’attachent pas à ce qu’a dit le requérant, mais à l’ordre imposé par le questionnaire (Question: Vous devez avoir un extrait de naissance. Où est-il? Réponse: Il a brûlé. Tout a brûlé. On a mis le feu à notre maison. Question: Comment s’appelle votre père?). Des dialogues où ce que dit le requérant est implicitement mis en doute, les conditions de vie occultées (Question: Exposez brièvement les raisons pour lesquelles vous demandez l’asile en Suisse. Réponse: J’étais dans un orphelinat depuis l’âge de dix ans. J’ai été violé par le directeur. J’ai fugué. A l’arrêt des cars, j’ai fait connaissance avec des chauffeurs qui conduisent des camions à l’étranger. Et il y en a un qui m’a fait passer la frontière. Question: Pourquoi n’avez-vous pas porté plainte à la police? Réponse: Ils m’auraient tué. Question: Qui “ils”? Réponse: Mais ils sont tous de mèche là-bas. Notre directeur me faisait monter dans sa voiture avec un autre gars et deux filles et il nous emmenait dans une datcha. Pas la sienne, chez quelqu’un d’autre, je ne sais pas qui. Ils étaient tous là, les supérieurs et le chef de la milice aussi. [...]Question: Vous avez indiqué toutes les raisons pour lesquelles vous demandez l’asile?).
J’ai assisté à quelques auditions d’asile, et j’ai senti ce climat oscillant le plus souvent entre l’indifférence et l’hostilité envers le requérant. J’ai gardé l’impression d’une mise en scène du droit du requérant à demander l’asile, qui répondait en fait plutôt aux impératifs pour que la Suisse puisse notifier un refus valable. J’avais le sentiment d’un simulacre un peu absurde, sans pouvoir le justifier.
Le livre de Chichkine me ramène à ce sentiment, avec quelques occasions de l’analyser et de l’étayer… C’est, je crois, une performance de cet interprète-médiateur, qui amène un peu d’étranger en Suisse, et donne à ce pays un air d’étrangeté.
Et le reste du livre que s’y passe-t-il? Et les autres livres de Chichkine? Je ne vous en parlerai pas, parce que je n’en sais rien. Vous voulez que je vous fasse une revue littéraire? Et quand est-ce que j’écrirai les autres articles du blog?

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avril 28, 2008 à 9:16
Expulsions:du problème politique au problème logistique « Bling Blang Blog!
[...] et accords de Schengen-Dublin plus récemment), l’audition des requérant-e-s (voir l’article Mikhaïl Chichkine), puis les décisions (entre autres: non-entrée en matière sur les demandes de ceux et celles qui [...]